dimanche 11 octobre 2015
qui sommes-nous, qui marchons à la surface de la Terre?
parc de Louvain-la-Neuve, Biéreau, septembre 2015
où allons-nous pendant que d'autres marchent?
ils ont pour noms Samir, Noé ou Leïla.
marchent pour vivre
ou survivre
comment peut-il penser, celui qui ne peut vivre?
à vous, amis de 6I
à vous, amis de la Terre qui nous porte...
Laurent Gaudé La morsure de l'histoire Ouragan
LA MORSURE DE L’HISTOIRE
Je sais qu’ils sont en moi pour toujours : ces
regards de réfugiés, ces silences, cette dignité résignée, muette, accablée.
Ces hommes ou femmes qui ne disent plus rien parce qu’ils savent bien qu’ils
sont au-delà des mots. Certains, je les ai rencontrés dans le Nord de l’Irak,
au Kurdistan irakien, dans le camp de Kawergosk, entre Mossoul et Erbil. Ils
avaient fui la guerre, passé la frontière irakienne pour trouver refuge chez
leurs frères kurdes. D’autres, je les ai rencontrés à Port-au-Prince, sur les
collines de Delmas ou sur la place Sainte-Anne. Ils avaient perdu leur maison
lors du séisme de 2010 et vivaient, depuis, sous des tentes qui, au fil des
ans, étaient devenues des baraques de bois et de tôles. Que ce soit les uns ou
les autres, à deux endroits si différents du monde, je sais qu’ils sont en moi
pour toujours. Je me souviens du besoin de dire qui était en eux. Comme s’ils
sentaient que leur pire ennemi n’était ni le froid, ni les maladies, mais le
silence. Ils ont parlé. Ils ont raconté leur vie, et ils l’ont fait parce qu’il
y avait un soulagement à sentir qu’il existait encore de la curiosité à leur
égard, que le monde les avait peut-être blessés mais que l’Histoire ne les
avait pas encore effacés tout à fait.
Ce qu’ils ont déposé en moi ? La défaite. C’est cela
que l’on ressent d’abord dans les camps de réfugiés. La défaite de ces sociétés
qui ne parviennent plus à protéger leur population, la défaite d’une vie que
l’on voulait heureuse, prospère, et qui finit là, entre deux bâches sales, dans
des allées inutiles. Ce qu’ils ont déposé en moi aussi ? La tragédie. Les
hommes et les femmes que j’ai croisés avaient le regard voilé de ceux qui ont
tout perdu, tout laissé derrière eux. Ils avaient connu la morsure de
l’Histoire qui détruit les projets et met les vies à nu.
Les réfugiés, je sais qu’ils seront longtemps en moi
parce que je ne cesse de me poser cette question : où sont-ils
maintenant ? Que sont-ils devenus, ceux de Kawergosk, Kurdes syriens
accueillis en Irak, dans un pays que les Irakiens eux-mêmes fuient pour
échapper à l’avancée de l’État islamique ? Que sont-ils devenus, ceux de
la place Sainte-Anne, à Port-au-Prince, qui ont été expulsés par la force parce
que les autorités de Port-au-Prince ont décidé de « rénover » le
centre-ville. Sur quel autre terrain vague de la périphérie urbaine auront-ils
échoué ? Et pour quelle vie ?
Et puis il y a ceux dont on pressent qu’ils ne
deviendront rien, parce que rien ne changera. Dans vingt ans encore, ils seront
au même endroit. Avec simplement une nouvelle génération qui sera née. On ne
peut pas parler de camps de réfugiés sans parler de la Palestine. De ce
scandale lancé au front du monde : soixante ans de camps. Plusieurs générations
nées en exil et en misère. Le camp qui devient ville, qui devient malédiction.
Que vont-ils devenir, les Palestiniens du Liban ou de Jordanie ? Et
peut-on encore utiliser ce mot « réfugiés » qui ne devrait servir que
pour désigner l’urgence ? Que vont-ils devenir, les réfugiés somalis de
Dadaab, au Kenya, le plus grand camp au monde qui compte environ 450 000
personnes – c’est-à-dire la taille, peu ou prou, de Toulouse ?
Il y a de quoi désespérer devant cette longue liste de
souffrances. On a parfois le sentiment que ces noms-là, Chatila, Dadaab,
Zaatari, sont les noms de la capitulation, de l’échec. Que les camps sont le
signe tangible, concret de la défaillance de l’homme ou de la violence de la
nature. Mais ce ne serait pas juste. Car ce que l’on ressent dans un camp de
réfugiés, c’est aussi la force de la volonté humaine opposée au fatalisme. Le
désir de secourir. L’accueil. L’envie de s’arcbouter contre le vent du malheur
et d’agir malgré tout. Le camp suppose la mobilisation et la volonté politique.
C’est un geste, concret, énergique, incarné qui pose sans cesse la possibilité
de la fraternité. L’enlisement des camps palestiniens du Liban ou de Jordanie
n’est pas la seule perspective. Il y a aussi ce qu’il est en train de se passer
dans le camp de Beldangi, au Népal, où les réfugiés chassés du Bhoutan vont
progressivement tous être réinstallés dans des pays d’accueil comme
l’Australie, les États-Unis et le Danemark… La fermeture du camp est
programmée, preuve qu’il est possible de « résorber » un camp…
Aujourd’hui, notre monde compte des dizaines de millions
de déplacés, toutes nationalités confondues. Les raisons du malheur, nous les
connaissons : la guerre, la famine, les dictatures, les cataclysmes
naturels. La question des réfugiés est avant tout un enjeu politique et
humanitaire mais c’est aussi un enjeu moral. « Je suis homme et rien de ce
qui est homme ne m’est étranger », écrivait Térence. Il faut oser regarder
en face les camps de réfugiés, connaître leur nombre, suivre leur devenir, pour
que notre monde ne compte aucun trou noir de l’Histoire, aucun endroit où les
hommes disparaissent sans que l’on sache qui ils étaient, quels visages ils
avaient, et quelle était leur histoire.
(Laurent Gaudé)
voici la petite fille qui cherchait les livres dans les ruines de Gaza bombardée...
(Laurent Gaudé)
voici la petite fille qui cherchait les livres dans les ruines de Gaza bombardée...
interview de Laurent Gaudé à propos de "Danser les ombres"
Voici en fichier audio la totalité du livre de Gaudé
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